GadineChronique 3

Le cochon rose de Nevers

"Aujourd'hui, je ne joue pas. J'en profite pour aller déposer quelques livres dans les librairies de Nevers. Une petite place facile et gratuite dans une rue en pente, juste en face d'une boucherie définitivement fermée : « Le Cochon rose », je m'y gare. Je compatis à la faillite de l'animal en pensant au jeu de société de mon enfance qui consistait à restituer ses pattes, ses oreilles et sa queue à un Porcinet en plastique. Quel bonheur de lancer les dés, de s'emparer d'un minuscule attribut et de le planter dans le corps du bestiau qui recouvrait peu à peu son intégrité !

Je n'ai pas le temps de me rappeler les parties qu'on se faisait, gamines, Mignon et moi. Il fait une chaleur à crever : ce n'est pas le moment de traîner. Je cours. Je cours. J'ai des livres à porter. Les ventes ne décollent pas à Auxerre, mais ici, en plein coeur de l'action, dans la Nièvre, nul doute qu'elles vont s'envoler ! Il suffira que j'explique bien : « Je suis écrivain et comédienne, en tournée cet été dans votre département. Le héros de mon spectacle est mon grand-père, qui habitait Couloutre, pas loin d'ici, n'est-ce pas ? Je joue seule, à la manière des troubadours d'antan, de village en village. C'est ce périple que je raconte dans ce livre ». (...)

Déjà, je m'imagine finir mes jours à Nevers. Mais je n'ai pas le temps de penser à ma mort : je cours. Je cours. J'ai des livres à porter. (...) Pas le temps pour les états d'âme, même si je commence à avoir envie de pleurer. Je cours. Je cours. J'ai toujours mes enfants à porter. La veille, on m'a parlé d'une librairie dans laquelle on déniche des trésors. Je rase les murs jusqu'à la boutique en essayant de happer autant d'ombre que possible. L'enseigne me paraît de bon augure : « Ici, curiosités », ou quelque chose comme ça. Je reconnais le commerçant ! Je l'entr'aperçois chaque année au salon de Cosne ! Il porte les cheveux longs. Il est jeune. Il est mignon ! C'est un cool ! L'homme fait une moue dubitative : « J'en prends deux, à la rigueur ». Je quitte l'endroit, me riant de l'inconscient qui ignore à qui il a à faire. Je pense au jour où il se repentira de m'avoir laissé filer avec mon précieux magot sur les épaules. Pas le temps pour une séance de divination qui m'aurait montré la suite des événements : Nevers qui reste soude à mon amour, Nevers qui ne me répondra pas, et puis mes deux exemplaires, toujours là un an plus tard, chez le libraire aux cheveux longs dont la prudence s'explique enfin. (...)

Enfin, un petit bonhomme propret, dans une Maison de la presse rutilante comme une clinique, m'accueille avec le sourire. Il jette un coup d'oeil à mes livres et me dit qu'il est d'accord, qu'il m'en prend cinq. Qu'est-ce que ça veut dire ? Si les gentils ressemblent à des chirurgiens maintenant, comment vais-je me repérer ? N'y a-t-il donc plus de morale, plus de codes, plus rien ?

Il est temps de quitter Nevers : j'ai rempli ma mission. Que puis-je faire d'autre ? Sur le chemin, je croise de drôles de personnages montés sur des échasses. Ce sont les comédiens engagés par la ville de Nevers dans le cadre d'un festival de rue. Je retrouve ma voiture. Le tour de France a un nouveau maillot jaune. Je n'ai plus de bras ni de jambes. Le petit cochon rose me tire la langue !..."

C'est ma tournée, par Barbara Moreau, éditions Kikebab, à paraître en avril 2012.