cavanna lapin 3

"Pour que je me fasse un peu de couleurs, maman m'envoyait passer un mois au bon air, chez grand-père, à Forges, commune de Sauvigny-les-Bois, près de Saint-Eloi, dans la Nièvre. Grand-père est mort quand j'avais sept ans, il y a eu des bisbilles avec mes oncles et mes tantes à propos de l'héritage, si bien qu'à partir de là j'y suis plus retourné. La maison de grand-père était celle où est née maman, une seule grande pièce à tout faire avec une maie pour le pain et le beurre, une haute étroite pendule au balancier émaillé de fleurs de toutes les couleurs et, au fond, deux grands lits vis à vis à édredons rouges et à gros matelas bourrés de paille qu'on remplissait tous les ans. Une haute cheminée de pierres grises, béant comme une énorme gueule noire, des poutres encroutées de fumée grasse, les jambons et la vessie du cochon tué à Noël dernier pendus en l'air, une odeur surette de pain au levain, de suie froide et de sueur rance qui sera toujours pour moi l'odeur de la campagne...

De grand-père, je ne me rappelle plus s'il était grand ou petit, je revois seulement, très nettes, ses grosses moustaches blanches - il s'était fait la tête de Clemenceau - et je me revois moi, à cheval sur un de ses genoux, mon cousin Marcel sur l'autre, et lui nous faisant sauter en cadence en chantant "Les p'tits ch'vaux blancs, les p'tits ch'vaux gris, les p'tits ch'vaux varts..."

Maman m'y emmenait en train et puis s'en retournait, me laissant là. C'étair une séparation déchirante qui faisait rire mon oncle et ma tante. Une fois, papa s'est laissé entraîné à nous accompagner. J'ai bien vu que les oncles se faisaient des clins d'oeil derrière son dos, qu'on se poussait du coude. (...) Ils se sentaient supérieurs, ces ploucs. Français cent pour cent, eux. N'empêche que leur patois morvandiau faisait bien rigoler le monde quand ils montaient à Paris. Ils tenaient maman pour une crâneuse parce qu'elle parlait parisien et papa pour un épais sauvage..."

 Cavanna, L'Oeil du lapin, éditions Belfond, 1987.