cavanna lapin 1

"Ceci est le livre de ma mère comme Les Ritals est celui de mon père.

C'est qu'il ne tient pas en un trait, le portrait de maman ! (...) Maman orgueilleuse jusqu'à l'ascèse. Maman solitaire parmi ses rêves en ruine. Maman bourreau d'elle-même. Maman faisant des ménages, mais comme une reine en exil. Maman portant sa pauvreté comme le manteau du sacre. Maman étouffant d'amour rentré. Maman qui n'avait trouvé qu'une passion digne d'elle : son fils... 

Si maman était restée la petite pauvresse nivernaise qui gardait les cochons et "pieuchait les truffes", ça aurait peut-être pu coller. Après tout, les gars de par là-bas sont bien aussi glaiseux que papa, le grand coeur en moins. Mais maman avait été placée toute jeune "en maison bourgeoise" à Paris, elle y avait appris les belles manières et, comme dit ma tante Dominique, "elle s'estimait au-dessus de sa condition".

Ma tante Anna, c'est la soeur de maman, celle qui est montée toute jeune à Paris, comme maman, pour se placer domestique, et puis qui s'est mariée avec mon oncle Etienne, un Français, lui, et même un de la Nièvre, mais pas de Forges, de Trucy l'Orgueilleux, qui est un village du côté de Clamecy.

Quand je suis rien qu'avec des Français, par exemple à l'école, je suis français à fond la caisse, je me pose même pas la question, français à pierre fendre, français comme maman, comme Jeanne d'Arc et comme Guynemer, et quand ces cons-là se mettent à me traiter de sale Macaroni faut que je me réveille, merde, c'est pourtant vrai, mais je trouve ça injuste, qu'est-ce qui leur prend, je suis aussi français avec eux que rital avec les autres, aussi naturellement, pas à me forcer, j'ai un grand-père dans la Nièvre et toute une chiée d'oncles, de tantes et de cousins qu'ont seulement jamais vu Paris, ils parlent morvandiau et mangent la soupe au pain et à la crème, ils jurent les "Crrénom de Guieu de bon Guieu de vingt Guieux de paillassé de de bon Guieu de borrdel ed'marrde !"

A la maison, on parle français. Maman et moi, je veux dire. Papa se cramponne comme il peut. C'est à maman que je dois d'être français de langue jusqu'au fond de la fibre, français amoureux du français, et même français quelque peu teinté de morvandiau. O vâ, l'gâ, vâ !"

Cavanna, L'Oeil du lapin, éditions Belfond, 1987.