Jean Dutourd

Il y a dans les propos que tient Dutourd sur la vie et la littérature beaucoup d'images concrètes, et un regard souvent pessimiste.

"L'essentiel est de faire des livres. Non de noter beaucoup de petites idées sur beaucoup de petits papiers. Les livres réveillent les idées endormies. En général une idée notée est une idée perdue. En tout cas perdue pour l'oeuvre. Il ne faut pas s'amuser ; or c'est amusant de sacrifier une oeuvre à un journal."

Résultat de recherche d'images pour "jules renard journal"L'allusion dans le premier extrait que je vous recopie ci-dessus me semble claire. Bien qu'il regrette ce temps perdu et cette impuissance, il semble que Jean Dutourd admire le Journal de Jules Renard et qu'il ne puisse s'empêcher d'être inspiré par notre auteur. Ces quelques autres passages ne prouvent-ils pas la filiation ? 

"Il me paraît essentiel pour un écrivain de médire de son temps, c'est-à-dire de le trahir, de vendre la mèche. Il n'y a qu'avec ces écrivains-là que la postérité se sente confiante et surtout complice. L'homme de lettres qui s'extasie sur les merveilles de son époque passe immanquablement pour un imbécile cinquante ans après sa mort, si tant est qu'on le lise encore.

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Les passions, le péché, les vices, les folies, les aventures, le désespoir, autant de soupes où il faut que le romancier ait trempé le doigt. Mais rien que le doigt.

Un gros livre qu'on écrit, c'est la Mer Morte. Il y a tant de sel qu'on est porté.

Le professeur n'écrit que des choses qu'il sait. L'artiste ne doit écrire que des choses qu'il ne connaît pas.

Tout ce qui est mal écrit est insignifiant. 

L'écriture est le moyen pour moi d'être pur. Quand je n'écris plus je suis impur.

J'ai mes idées au bout des doigts. Elles jailllissent de ma main quand j'écris, comme les formes jaillissent de la main d'un peintre quand il dessine.

Pour un écrivain, la politique est une maîtresse laide, coquine et coûteuse, avec laquelle il trompe son épouse légitime la littérature, qui est belle, honnête, fidèle, bienfaisante, qui le console quand il revient au foyer bien éclopé par ses frasques, nanti d'une sérieuse vérole, n'ayant plus le sou et s'étant fait pour rien une infinité d'ennemis. 

Le livre-enfant, le livre-arbuste, si fragile au début. Un rien, une journée de paresse peut le faire avorter.

Avec chaque oeuvre qu'il fait, l'artiste tue la poule aux oeufs d'or. C'est-à-dire qu'il s'éventre lui-même et tire tout ce qui était en lui. Chaque fois il pense que la poule est morte. Mais quelques mois passent et le miracle se reproduit. La poule ressuscite pour être tuée encore.

Les phrases courent dans ma tête comme des mille-pattes."

Jean DutourdCarnets d'un émigré (Flammarion, 1973).