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Jean Yanne

J_Yanne

A chacune de mes lectures du Père Goriot, de Balzac, l’agonie du malheureux vieillard me bouleverse. Ayant achevé la lecture de L’Ours et la Poupée, de Nicole Calfan, je suis triste pareillement. L’actrice y raconte son histoire d’amour avec Jean Yanne et leur séparation, qui dérangea « l’ordre des dieux de l’univers ». Jean Yanne est décédé en 2003, pourtant le récit de sa mort, la description de son corps au funérarium, la détresse de la narratrice, tout concourt à nous faire revivre ces moments douloureux comme s’ils nous étaient contemporains. L’animal disait pourtant lui-même, sous forme de pirouette pudique, lors de la disparition de ses amis : « Ben quoi, il a mouru, et puis c’est tout. »

Touche à tout de génie, Yanne (pseudonyme tiré du surnom que lui donnaient ses parents) commença au cabaret, s’acoquina avec Jacques Martin pour des émissions impertinentes à la télévision et à la radio. Il fut acteur, auteur, musicien et parolier, metteur en scène, producteur. Son goût pour l’irrévérence en font un « père » de Coluche, même si les deux hommes eurent des relations distantes voire méfiantes sur le tournage de « Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ ». Lorgnant du côté des superproductions américaines loufoques (Mel Brooks ou les Monty Python), ses derniers films personnels manquent un peu de force, malgré une imagination toujours décapante.

Satiriste de grand talent dans ses films ou ses livres, Yanne est un homme cultivé capable de le dissimuler sous le génie de la phrase provoc’, la saillie assassine, la trouvaille absurde, tout cela proféré d’un ton goguenard, gouailleur ou faussement naïf. Ses interventions sans frein pendant 20 ans dans les émissions de Bouvard ou Ruquier laissent le souvenir de délires verbaux jubilatoires et parfois magiques.

Anar et libre, s’attaquant à la religion, la politique, la bourgeoisie, déboulonnant les statues, Jean Yanne navigua toute sa carrière entre succès publics et déboires financiers. Le livre de Nicole Calfan nous restitue la sensibilité de l’homme, tandis que les compilations récentes de ses textes (au Cherche-Midi) nous rappellent son humour souvent féroce :

            « L’amour, c’est un sport. Surtout s’il y en a un des deux qui veut pas. »

            « Qui ovule un œuf, ovule un bœuf. »

            « Mon principal talent d’acteur ? Je ne suis pas cher. »

            « -J’ai beau me forcer, le 14 juillet ne m’évoque rien. Noël non plus, la République, la patrie, le sens du devoir… -Alors à quoi êtes-vous sensible ? –Au camembert. »

            « Quand on prend le temps de bien regarder les monuments aux morts, on finit par se dire que finalement ça ne fait que gâcher quelques places de parking."

         " Encore un enseignant agressé... On va finir par les faire rémunérer directement par la Sécu !"

           " Pourquoi s'échine-t-on à faire des travaux en ville, souvent à des carrefours en plus, alors qu'on pourrait très bien les faire en forêt de Rambouillet où ça ne gênerait personne."

J’aime ce type pour sa liberté de ton, ses excès parfois, la causticité de son esprit. Et son inventivité géniale, à retrouver notamment dans le Dictionnaire des mots qu’y a moi qui les connais.